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Une histoire de fous



30 années déjà, une histoire de fous


La route est longue, voire sans fin. De nid de poule en ornière, l'embardée n'est pas triste. L'apparence de l'aventure est celle d'une voie romaine, courte, bien droite et entretenue. La réalité est celle d'un sentier de montagne escarpé, interminable, aux lacets multiples, entrecoupés de crevasses parfois béantes. Passés quelques milliers d'embûches, plus question d'abandonner. Les vieux murs dont on panse les mille blessures s'incrustent dans votre peau. Les rejeter reviendrait à s'amputer.

L'attelage qui commence l'aventure semble tiré d'un roman de Cervantès. La mule de droite, c'est l'inconscience. Elle s'essoufflera vite. La mule de gauche, c'est une vraie mule, forgée dans le creuset de l'obstination. Dans la carriole, deux personnages pittoresques, dotés d'un solide grain de folie enrobé de passion.

Le Logis de Moullins, fût déniché par mon père, en 1982, au hasard des pages de l'indicateur « Bertrand ». Je l'achetai en trente minutes, au grand dam de mon père, à la surprise de l'agent immobilier et à la stupeur muette de ma femme. La tirelire du compte épargne logement fût immolée pour l'occasion. Deux emprunts vinrent la conforter. Deux ans après, la contagion de la folie et de la passion avait gagné ma femme. Entre-temps, en digne fille d'Albion, elle n'osa piper mot de sa consternation et se contenta de veiller à la rigidité de sa lèvre supérieure. Animée d'un pragmatisme tout britannique, elle préféra rejoindre le premier occupant de la carriole chimérique, plutôt que de trotter derrière.

La première partie du trajet, soit les quatre premières années, subit le joug de la mule de droite. Pilotée d'Arabie Saoudite où nous habitions, la restauration allait être rapide et efficace. Un architecte animé d'une excellente volonté, recommandé par de hautes instances et entouré d'entreprises sympathiques, se mit à l'oeuvre. Mon père et moi-même décidâmes de procéder à quelques tests rapides afin de vérifier la qualité du gros oeuvre.

La carriole entrait dans sa première ornière. Une poutre se révéla toute pourrie aux abouts. La 2nde avait poussé la grossièreté jusqu'à héberger une colonie de fourmis rouges. Jamais charpentier ne retira aussi vite le bras d'une crevasse. La 3ème était tellement pourrie que les abouts [lien page glossaire] s'étaient enfoncés dans les deux corbeaux supposés la soutenir. La 4ème.

Les reins suffisamment meurtris, n'importe quel couple sein d'esprit, aurait quitté la carriole, à la 4ème ornière. Mais le vieux logis avait trouvé sa dupe, ou, mieux, son couple de dupes. Tout en égrenant ses blessures, le vieux logis nous susurrait à l'oreille les paroles de Brel: "Ne me quitte pas, ne me quitte pas,..."

Heureusement pour lui, l'attelage était déjà sous l'emprise de la mule de gauche, celle de droite agonisant à vue d'oil. Sur seize poutres maîtresses, quinze se révélèrent soit pourries aux abouts soit en voie de cassure . Sur quatorze pieds de ferme , dans le grand comble, dix souffraient de la même tare. L'un d'eux fit mieux que les autres, entretenant une relation dévorante avec une sympathique colonie de vrillettes .

Quant à la tour du "cabinet des secrets", la seule dont la partie haute avaient échappé à la cognée des nouveaux maîtres de l'an XIII, l'examen critique de toutes les hauteurs des façades de la tour, nous apprit que chaque mur avait décidé, il y a déjà fort longtemps, de vivre sa vie à sa guise. Chacun penchait dans une direction différente et se séparait de l'autre par une immense fissure masquée par de l'enduit. Lors des guerres de religion, les hommes avaient creusé dans ses murs de nombreuses cachettes. Puis, le terrain ayant bougé, leurs successeurs préférèrent masquer la preuve des tourments à venir.

De guerre lasse, l'urgence et l'ampleur des travaux de consolidation nous firent accepter tous les matériaux modernes , que l'on nous présentait comme incontournables . L'ensemble se consolidait. Le logis devint même charmant et confortable. Si les blessures se refermaient, le ciment le disputait au rail de chemin de fer, le placoplâtre à la laine de verre. Notre vieux logis se transformait en gentil pavillon de banlieue, sous notre regard stupéfait, lors de nos rares passages en France .

A la fin de 2005, la stupeur se mua en détermination ? Il nous fallait complètement repenser la restauration. Des douzaines de livres d'architecture furent achetés au Quartier Latin à Paris, et dévorés en Arabie Saoudite. Bruno Chauffert-Yvart, architecte des Bâtiments de France, accepta d'éclairer notre parcours initiatique. Des visites dans de nombreux manoirs en cours de restauration nous firent comprendre ce que nous n'arrivions pas à exprimer. Il devint évident que les travaux de consolidation devraient être repris à zéro et quatre années de restauration effacées. Adieu béton, métaline, rails, etc. La carriole et ses occupants avaient sombré dans un abîme, mais ceux-ci se relevèrent pleins de bleus, financièrement contusionnés, mais satisfaits d'avoir compris.

Voici les premières années d'une aventure qui dure depuis 31 ans et que nous vous conterons avec ses multiples surprises, ses moments de désespoir, mais aussi ses grandes joies. Cette aventure n'est pas prête de se terminer. Si la restauration du logis abbatial est presque terminée, celle de l'immense chapelle Saint Catherine nécessitera encore 4 bonnes années et celle de la grande salle médiévale quelques 15 ans. Alors priez pour les fous et pour que Dieu leur prête vie!

Le principe de restauration retenu à Moullins est celui de la restitution de l'état d'origine, pour les extérieurs comme pour les intérieurs. En effet, si les bâtiments ont été fort endommagés par la folie ou la négligence des hommes et par les affres du temps, en revanche, l'affermage du domaine, peu après la fin de la Renaissance et le rachat en 1805, par des fermiers peu intéressés par les bâtiments, mais plutôt par l'exploitation des terres, ont épargné à ces bâtiments toute modification architecturale. Même très endommagés, ils étaient encore "dans leur jus" en 1982. La restitution en l'état d'origine se justifiait.

En outre, vous ne verrez à Moullins aucun des attributs de notre siècle: serrure moderne, poignées de porte, poignée de fenêtre, radiateur , . Le confort est là, mais il se doit d'être aussi discret que possible. Les fenêtres et les portes sont des copies fidèles des huisseries de la fin du 15ème siècle. Les portes ont des linteaux très bas et il faut beaucoup d'humilité pour franchir leur seuil.

Nous vous attendons à Moullins pour vous conter la suite de l'aventure, alors que Lucyna Zielinska-Gautier a pris la suite de Bruneau Chauffert-Yvart, pour éclairer nos pas